APRÈS NEW YORK, L’AFRIQUE PEUT-ELLE ENCORE DÉTOURNER LE REGARD ?

APRÈS NEW YORK, L’AFRIQUE PEUT-ELLE ENCORE DÉTOURNER LE REGARD ?

Géopolitique

APRÈS NEW YORK, L’AFRIQUE PEUT-ELLE ENCORE DÉTOURNER LE REGARD ?

Quand la parole d’un président africain devient une question adressée au monde New York, septembre 2026.
Il y a des discours présidentiels que l’on écoute, puis que l’on oublie. Et il y en a d’autres qui méritent d’être relus plusieurs années plus tard, parce qu’ils auront marqué un moment particulier de l’histoire.
L’intervention de Son Excellence Évariste Ndayishimiye, Président de la République du Burundi et Président en exercice de l’Union africaine pour 2026, devant la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies appartient à cette deuxième catégorie par les questions qu’elle a placées au centre du débat : la place de l’Afrique dans les institutions internationales, la nécessité de solutions africaines aux crises africaines et surtout l’urgence de mettre fin aux guerres qui déchirent le continent. La Présidence burundaise confirme que cette déclaration a été prononcée à New York le 23 septembre 2026.

Le message n’était pas seulement celui du chef de l’État burundais. Il intervenait également dans un contexte où le Burundi assure la présidence de l’Union africaine pour l’année 2026. L’Union africaine confirme elle-même que le mandat de Ndayishimiye court de février 2026 à février 2027. Et c’est précisément cette double casquette Etant président du Burundi et en même temps président en exercice de l’Union africaine qui donne à ses prises de position une portée qui dépasse les frontières burundaises.
« Des solutions africaines aux problèmes africains »

À la tribune de l’ONU, le président burundais a appelé au renforcement des capacités africaines pour répondre aux conflits qui ravagent le continent. Il a également insisté sur le renforcement du partenariat entre l’Union africaine et les Nations unies dans la prévention, la médiation et le règlement pacifique des conflits. Cette position s’inscrit dans une revendication plus large portée depuis longtemps par l’Union africaine : celle d’une représentation africaine plus forte dans la gouvernance mondiale, notamment au Conseil de sécurité des Nations unies.

La question est simple : comment peut-on demander à l’Afrique de respecter les décisions internationales concernant la paix et la sécurité tout en continuant à lui laisser une place limitée dans les institutions qui prennent les décisions majeures sur la paix et la sécurité internationales ? Voilà une contradiction que le continent ne peut plus ignorer. Mais New York n’a pas seulement été le lieu d’un plaidoyer sur la réforme du système international. Le Président Ndayishimiye a également été interrogé sur la situation sécuritaire dans les Grands Lacs et sur les tensions entre le Burundi et le Rwanda.

Rwanda-Burundi : une accusation que Bujumbura maintient
Interrogé sur ses précédentes déclarations concernant une menace rwandaise contre le Burundi, le chef de l’État burundais a maintenu sa position. Selon les déclarations rapportées de cet échange avec la presse, il a évoqué la présence, à Kigali, de responsables militaires qui sont accusés d’être impliqués dans des opérations de recrutement, d’encadrement et d’armement de jeunes Burundais destinés à être engagés dans la guerre à l’Est de la République démocratique du Congo.

Il a également cité le camp de Mahama, au Rwanda, en affirmant qu’il serve notamment de lieu de recrutement de jeunes Burundais et l’état-major de Red Tabara se trouve a Kigali.
Ces accusations sont distinguées par des faits établis par des sources internationales indépendantes. Elles constituent la position et les allégations de la communauté internationale, les différents experts et les différentes Organisations Non Gouvernementales sans oublier des témoignages des recrues capturés sur le champ de bataille ; ces accusations doivent donc être présentées comme des faits judiciairement établis avec éléments supplémentaires. Mais une autre réalité, elle, a été bien documentée.
Le Groupe d’experts des Nations unies sur la République démocratique du Congo a fait état d’une implication des Forces de défense rwandaises aux côtés de l’AFC/M23 dans l’est de la RDC. Dans son rapport de 2026, les experts décrivent également l’extension du contrôle territorial de l’AFC/M23 et l’implication militaire rwandaise dans le conflit.
Cela suffit à démontrer que la question posée à la communauté internationale n’est pas imaginaire : il existe bel et bien un problème régional majeur autour de la présence militaire, des groupes armés, des frontières et des populations déplacées dans les Grands Lacs.


Les sanctions : contre les États ou contre les peuples.
À la question de savoir quelles sanctions pourraient être prises contre le Rwanda, le Président Ndayishimiye aurait répondu en substance que les sanctions frappent d’abord les populations et qu’elles n’atteignent pas nécessairement les dirigeants. Cette remarque mérite d’être méditée. Car l’histoire récente de l’Afrique montre que les sanctions économiques peuvent produire des effets profondément différents selon les régimes, les secteurs concernés et les mécanismes de contrôle. La vraie question n’est donc peut-être pas simplement :
« Faut-il sanctionner ? » Mais plutôt : « Comment établir une responsabilité individuelle et institutionnelle sans faire payer aux populations le prix des décisions de leurs dirigeants ? » C’est là que la communauté internationale est appelée à faire preuve de précision.
Deux ponts devenus des instruments politiques : FDLR et Banyamulenge
Depuis près de trois décennies, deux références reviennent régulièrement dans le discours sécuritaire de la région des Grands Lacs : la FDLR et les Banyamulenge.
La FDLR constitue une réalité rwandaise, historique et sécuritaire documentée. Le Groupe d’experts de l’ONU a également documenté des liens opérationnels entre certaines composantes des forces congolaises et la FDLR ou des groupes alignés sur elle. Mais transformer la FDLR en justification générale de toutes les opérations militaires dans l’est de la RDC constitue une autre question car selon les experts, il existe 5 lieux ou opérèrent les FDLR dont 4 parmi sont dans la régions occupées par le Mouvement terroriste M23 soutenu par le gouvernement rwandais.
De même, parler des Banyamulenge comme d’un simple instrument politique ne permet pas de rendre compte de la complexité de cette communauté, de son histoire, de ses revendications sécuritaires et des violences dont les populations civiles ont été victimes. Plus de 25 ans cette communauté est manipulée par le gouvernement rwandais. C’est précisément là que le débat régional doit gagner en sérieux.

Une communauté civile ne peut pas être transformée en cible. Un groupe armé ne peut pas être confondu avec une communauté entière. Et une menace sécuritaire réelle ne peut pas servir automatiquement de justification à toutes les opérations militaires. Pendant ce temps, le sang continue de couler. C’est peut-être la question la plus douloureuse. Pendant que les diplomates négocient, pendant que les puissances internationales publient des communiqués, pendant que les gouvernements s’accusent mutuellement, les populations de l’Est de la RDC continuent de payer le prix de la guerre.

Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies publié en 2025 décrivait déjà une intensification du conflit, des déplacements massifs de populations et de graves violations du droit international humanitaire et des droits humains. Il faisait également état de l’implication conjointe de l’AFC/M23 et des forces rwandaises dans certaines opérations militaires. En 2026, les experts de l’ONU ont encore documenté les violations des engagements de paix par plusieurs acteurs du conflit. Alors, une question demeure :
1. Qui répondra des morts ?
2. Qui répondra des enfants privés d’école ?
3. Qui répondra des familles déplacées ?
4. Qui répondra des villages abandonnés ?
5. Qui répondra des femmes victimes de violences ?
6. Qui répondra des ressources naturelles sorties des zones de conflit pendant que les populations qui vivent sur ces terres demeurent parmi les plus pauvres de la planète ?
7. Où est la communauté internationale ?C’est ici que le silence international devient une question politique et morale.
8. Où sont les mécanismes internationaux de protection des civils ?
9. Où sont les enquêtes suffisamment rapides ?
10. Où sont les responsabilités individuelles lorsque des crimes graves sont documentés ?
11. Où sont les mécanismes permettant de poursuivre les responsables devant les juridictions compétentes ?
Et surtout : combien de temps faudra-t-il encore pour que les vies africaines soient considérées avec la même urgence que celles des autres régions du monde ?

Il ne s’agit pas de demander à la communauté internationale de choisir entre le Burundi, le Rwanda ou la RDC. Il s’agit de lui demander de choisir entre le droit et l’impunité. L’Afrique doit-elle encore attendre qu’on lui dise comment faire la paix ? La déclaration de Son Excellence Evariste Ndayishimiye à New York prend ici une dimension particulière. L’Union africaine a adopté en 2026 une nouvelle dynamique autour de la prévention et de la résolution des conflits sur le continent, et elle affirme régulièrement l’objectif de « faire taire les armes ». Mais une Afrique capable de régler ses propres crises ne signifie pas une Afrique qui renonce au droit international. Au contraire.

Une véritable autonomie africaine dans la résolution des conflits devrait signifier davantage de capacité de médiation, davantage de moyens militaires africains placés sous des cadres légaux, davantage de justice, davantage de mécanismes régionaux de prévention et surtout davantage de responsabilité. L’Afrique ne demande pas nécessairement moins de communauté internationale. Elle demande une communauté internationale qui traite l’Afrique comme un partenaire et non comme un simple théâtre de crises.

Et dans cinq ans ? Lorsque quelqu’un relira cet analyse en 2031, une seule question devrait demeurer : Qu’avons-nous fait lorsque nous savions ? Car nous savons aujourd’hui que l’Est de la RDC traverse une crise profonde.
- Nous savons que plusieurs acteurs armés sont impliqués.
- Nous savons que des populations civiles paient le prix de cette guerre.
- Nous savons que les rapports internationaux documentent des violations graves.
- Nous savons que les rivalités régionales dépassent largement les frontières de la RDC.
- Nous savons enfin que le Burundi, le Rwanda, la RDC et leurs voisins ne pourront pas construire une paix durable en se contentant de s'accuser mutuellement. Ici le dialogue comme prône le Chef de l’Etat Burundais doit être un outil focal pour la résolution pacifique des conflits
- Il faudra un jour que la vérité historique soit plus forte que les récits politiques.
- Il faudra que les victimes soient plus importantes que les stratégies.
- Il faudra que les frontières cessent d’être des lignes derrière lesquelles on exporte les guerres.
- Et il faudra surtout répondre à cette question qui devrait hanter toutes les capitales de la région.

L’Afrique est-elle réellement aimée par le monde lorsqu’elle est riche en ressources, mais oubliée lorsqu’elle est riche en vies humaines ?

Je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Mais une chose est certaine : le silence n’a jamais enterré une guerre. Il ne fait que repousser le jour où il faudra rendre des comptes. Pour que l’histoire n’oublie pas ce que le monde aura choisi de voir… et ce qu’il aura choisi de ne pas voir.
Analyste MUHIZA MEDARD
Publié le 28/09/2026 à 12:09
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